Marsiglia – 2005 – “Statures Humaines” Villa Bagatelle

Dans le Zibaldone , Leopardi écrit (p. 1243):

Observons l’effet important qu’exercent sur nos sensations de légères et de minimes différences réelles dans la stature des hommes. Observons aussi la différence de rapports touchant à la taille des femmes, et combien une grande femme nous semble bien souvent d’une stature plus élevée qu’un homme de taille moyenne, alors que, placés côte à côte, on s’aperçoit du contraire. Observons enfin que des différences du même ordre dans toutes sortes d’autres objets ne parviennent jamais à produire sur nous les mêmes effets, ni des effets comparables à ceux des statures humaines . Nous en déduisons donc que l’observation continuelle fait de nous des connaisseurs subtils et affine nos sensations pour ce qui concerne les traits de nos semblables…

Le phenomène que Leopardi observe est sous les yeux de tous. Il est constamment en vue, même s’il ne nous provoque aucune merveille et habituellement nous n’y prêtons même aucune attention. Du reste, pourquoi cela devrait-il nous étonner ? Les différences de taille des êtres humains produisent sur nous un effet différent, « plus important » – un effet qui n’est pas comparable à celui exercé par n’importe quel objet qui puisse jamais tomber sous nos yeux. Il s’agit, comme l’on dit, d’une illusion d’optique, une illusion de sens, comme celle qui a fait croire pour des siècles au mouvement du soleil et à l’immobilité de la terre. Une illusion qui se revèle comme telle dès qu’on comprend comment il en est en réalité .

Peut-être, toutefois que, ce qu’observe Leopardi est un phenomène plus riche et plus profond de ce qui apparaît en un petit coup d’oeil. Car même quand nous apprenons quelles sont effectivement ces « légères et minimes différences réelles » qui donnent origine à cet « effet important » – eh bien, l’effet ne disparaît pas. La connaissance de la réalité n’efface pas l’effet. Et elle n’en explique même pas le sens . Au contraire, c’est bien cet effet, convenablement exercé à l’aide d’une « observation continuelle », qui affine nos sensation jusqu’à nous rendre des « connaisseurs subtils » des « traits de nos semblables ». Justement cet effet là – et non, au contraire, la connaissance, fût-ce exacte, des « différences réelles ». On peut connaître avec précision la hauteur, les dimensions des membres et du visage, les proportions exactes des traits, l’ampleur effective de chaque geste et de toute position. Mais en dépit des nombres d’informations que nous pouvons récolter pour ce qui concerne la forme exterieure d’un être humain, nous n’arriverons jamais par là à en sentir la stature toute entière.

Qu’est-ce que sont donc les statures humaines ? Que nous indiquent-elles ? Dans le Trésor de la langue française on trouve la définition suivante : « Stature = hauteur que présente le corps d’un homme en position debout, considérée dans l’effet qu’elle produit ». Si ce qu’observe Leopardi est vrai, l’« effet » n’est ici en rien un élement complémentaire et accidentel. Pour aller droit au but, disons que cet effet n’est jamais le produit d’une cause, mais est bien ce qui, en modulant la hauteur en tant que hauteur humaine , la laisse apparaître comme stature – dans sa claire différence par rapport à la hauteur comme dimension de tout autre corp ou objet. Le ‘nous’ où se répercute l’effet est simultané au ‘lui’ qui le produit, lequel à son tour est laissé être – ou mieux encore : il est fait être – par le ‘nous’. Ce ‘nous’ en qui, pour ainsi dire, l’effet entre en resonnance et fait écho. Nous n’y voyons rien qui a affaire à des choses comme antécédents et consequences, causes et effets ; il n’y a, en toute rigueur, aucun « avant » et « après » :

L’écho répond à l’écho – tout se répercute

ècrit Georges Braque dans le Cahier . Les statures humaines sont l’occasion unique pour s’apercevoir d’un phénomène dans lequel, à bien y regarder, nous nous plongeons entièrement et sans cesse : un élement qui soutient notre rapport à tout ce qui nous touche. Le fait que le mot « stature » a une richesse de sens, vient justement de là. La stature est la façon dont l’homme touche à chaque fois le sommet de son être, à savoir la façon dont l’homme se tient debout et se soutient face à la tâche d’être qui le touche à chaque fois dans une multiplicité de sens (« physiques » aussi bien que « moraux »). La stature est le sens, à chaque jour nouveau, de son être à hauteur – à la hauteur qui est propre à lui. Elle est donc le nom le plus propre à la figure humaine, à la figure de ces « nos semblables » dont seulement l’« observation continuelle » peut faire de nous des « connaisseurs subtils ». C’est la figure humaine dans son « être », à savoir : la figure humaine en tant qu’elle touche l’être humain son semblable.

Est à ce « toucher » que songe Braque quand il écrit :

Ce n’est pas assez de faire voir ce que l’on peint : il faut encore le faire toucher.

Il nous faut prendre cette phrase à la lettre. « Toucher » est un mot onomatopéique qui vient de toc  : le bruit sec qui fait la main quand elle frappe quelque chose de dur. La « touche » du peintre sur la toile est l’écho de ce toc d’origine qui est la source même du sens (et ce n’est pas par hasard que le mot grec pour « couleur », chroma , signifie éthymologiquement : touche légère). Ce que Braque dit ici est presque une loi générale de la peinture : il n’y a peinture que là où ce que l’on peint – à savoir : ce qui est digne d’être peint – est non seulement vu, mais encore touché, touché du doigt, de telle façon qu’un autre être humain peut la toucher à son tour, c’est à dire entrer à son contact. La peinture est donc une chose rare et difficile – ainsi qu’il est rare est difficile le fait de toucher du doigt, de son propre doigt, ce qui, pourtant, ne cesse pas de nous toucher.

Pour Braque, le voir et le toucher ne sont pas deux impréssions ou deux sens qui sont sur le même niveau. Il s’agit plutôt de deux façon d’être de l’homme : deux façons très différentes entre eux, inconciliables, qui apartiennent à deux dimensions qu’il faut tenir bien distinctes. Braque appelle ces deux dimensions l’« espace visuel » et l’« espace tactile » :

L’Espace visuel –

L’Espace tacile –

- L’espace visuel sépare les objets les uns des autres

- L’espace tactile nous sépare des objets.

- E.V. Le touriste regarde le site

- E.T. L’artilleur touche le but

(La trajectoire est le prolongement du bras)

Unités de mesure tactile : Le pied, la coudée, le pouce…

Nous sommes le plus souvent dans un rapport « touristique » aux choses : on regarde sans toucher, sans même sentir le besoin d’aller toucher. Ce que nous voyons peut bien nous frapper, nous impressionner, ou même nous assaillir de toute sa force – mais il ne nous touche pas, il ne change en rien notre être. L’espace visuel occupe toute notre existence, au point que nous n’en voyons plus les limites, et tout nous apparaît… touristiquement visible. Même l’art devient pour nous la continuation du tourisme avec d’autres moyens.

Mais comme les différences entres des objets quelconques ne sont pas comparables à celles entre les statures humaines, ainsi l’espace qui sépare les objets les uns des autres n’est pas le même espace qui nous sépare des objets. Car ce dernier espace a une qualité particulière : il n’est, il ne peut jamais être indifférent ou neutre. Il est un espace différent . D’une façon ou d’une autre, chaque fois il nous touche – dans les deux sens du mot : il nous est donné en partage et il nous concerne.

Le statures humaines apparaissent seulement dans l’espace tactile, ou mieux : apparaissent en tant qu’ espace tactile, au sens que leur « apparaître » fait surgir immédiatement la différence. Grâce à l’apparition de la différence, nous apprenons à faire l’experience de ce qui, en tant qu’hommes, nous touche.

Puissent ces oeuvres de Chicco réveiller en nous le sens du tactil.

Maurizio Borghi


 

Video della mostra Statures Humaines